UFC-QUE CHOISIR DU DOUBS

Alimentation

Contes de noël, et puis les comptes du capitalisme

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Il y a les contes de noël, et puis les comptes du capitalisme, la différence entre l’un et l’autre, c’est que les premiers sont immuables, les seconds modulables.

On ne peut pas modifier la date de l’entrée de l’enfant Jésus dans la crèche, pas plus que l’on ne peut repousser à une date ultérieure l’arrivée du Messie, je veux dire ultérieure à la date prévue. Mais l’on peut en revanche repousser la date du Black Friday à une période plus propice, la semaine d’après. Il suffit d’une décision collective.
Et ceci ouvre, il me semble, des perspectives vertigineuses. Car notre calendrier collectif – calendrier et collectif c’est presque une tautologie – est à l’agonie. Les modes de vie désynchronisés, le jour, la nuit, chacun n’en fait qu’à son rythme. Les fêtes nationales ou les bank holidays – comme le dit de manière aussi pertinente l’anglo-saxon – ne signifient plus grand chose pour les mentalités modernes. J’imagine qu’il y a des gens en France pour penser que le 8 mai est une fête religieuse. Alors le calendrier s’est restructuré autour des fêtes commerciales, le mois du blanc avec son petit coté Zola, Au bonheur des dames, Noël évidemment, les soldes bien sûr, Halloween, comment ne pas y penser… et maintenant le Black Friday.
Car la ruse de la bête à picots, de cette saloperie de virus, c’est d’avoir définitivement installé le Black Friday dans le paysage. Le voici maintenant existant à tout jamais. Les poilus avaient le 11 novembre, nous aurons le Black Friday à date variable. Ils avaient la chanson de Craonne, nous aurons la chanson d’Amazon. Une autre forme d’héroïsme, j’en conviens. Donc nous aurons un Black Friday, il sera repoussé d’une semaine, pour permettre de faire ses achats dans le respect des gestes barrières, et tous les achats inessentiels, des draps qui chauffent ou un pistolet à gaufre. C’est qu’il s’agit de sauver Noël, non pas sa magie, mais les comptes de Noël, se rappeler que les objets inanimés ont une âme, l’âme de l’époque. Il va donc nous falloir accomplir notre devoir civique et participer au Black Friday, un Black Friday marqué par la résistance à la bête à picots.
Le Covid ne nous empêchera pas de dépenser – jusqu’à la victoire finale marquée non par l’armistice, mais par les soldes, des comptes de Noël au solde de tout compte. 

France Culture, L’humeur du matin, par Guillaume Erner

Et puis….

Cette année, plus que jamais, le « Black Friday » fait polémique.
Mais le « Black Friday » est-il un jour si sombre ?

Cela ne va pas de soi… D’abord parce que beaucoup ne connaissaient pas le Black Friday. Quel nom étrange… ! Jusqu’ici les jours noirs, à l’instar du jeudi noir évoquaient les crises, voici maintenant un vendredi noir censé annoncer de bonnes affaires.
Le « Black Friday », placé le jour qui suit la célébration américaine de Thanksgiving, est censé exister depuis 1952. Les experts débattent encore pour savoir à partir de quelle année il s’est mis à représenter le jour le plus long en matière de business, celui qui générerait le plus gros chiffre d’affaire.
Si tout le monde est d’accord pour en souligner l’importance, l’origine du nom, elle, pose question. Pourquoi nommer ce « Black Friday » de la même manière qu’une crise alors qu’il s’agit de l’inverse, une gigantesque manifestation annuelle pour sauver -ou renforcer- le capitalisme ? 

Car depuis son origine, le « Black Friday » profite aux gros, que ceux-ci s’appellent Macy’s -quand le monde était encore physique et les magasins de brique- ou bien Amazon, aujourd’hui.
Bien sûr, le « Black Friday » porte peut-être son nom pour cause des trottoirs noirs de monde, c’est la première évidence. L’autre explication est que l’on parle de « Black Friday » en raison d’une foule en panique.
Le jeudi noir, le jeudi 24 octobre 1929, était ce jeudi ou les boursicoteurs mués en foule paniquée tentaient de vendre des actions. Il est devenu officiellement le premier jour de la crise de 1929. Mais dans un cas comme dans l’autre, qu’il s’agisse du jeudi ou du vendredi noir, ce qui est mis en scène c’est la foule grégaire, celle qui se précipite pour vendre ou pour acheter. La règle consiste à faire comme les autres, partant du postulat qu’il ne sert à rien d’être sage dans un monde devenu fou.
Et c’est cela qui est le plus intriguant, le cynisme lié au terme, Black Friday, manière de dire que c’est la pulsion mimétique qui transformera les individus en consommateurs et les consommateurs en foule. Comme durant le jeudi noir, un jeudi noir où les boursicoteurs ont eux-mêmes provoqué la panique qui les a ruinés.
Car dans les deux cas, jeudi ou vendredi noir, la foule poursuit sa ruine, et achève cette journée la tête dans le sac.
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France Culture, L’humeur du matin, par Guillaume Erner

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